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Le sujet des images

Les sites permettant aux artistes de montrer leurs productions exigent souvent d’eux de décrire leurs œuvres en les soumettant à des critères dont l’apparente évidence dissimule mal le caractère arbitraire, voire même saugrenu pour qui veut décrire une œuvre qui se revendique comme un aboutissement possible d’une démarche artistique.

Bien sûr cette demande est censée permettre aux internautes d’inter-réagir avec un algorithme leur permettant de mieux trouver les images qu’ils souhaitent. Il est cependant curieux de constater que ceux-ci sont invités à identifier une production artistique à l’aide de critères qui ne font au mieux que décrire des aspects partiels d’une œuvre, quand ce n’est pas à l’aide de catégories qui sont étrangères à la pratique artistique.

Ainsi de notions comme sujet et style.

Quel est le sujet de cette œuvre ? Voilà bien une question qui peut paraître d’une telle banalité que l’on pourrait s’étonner qu’elle pose problème à celui qui doit répondre.

Et pourtant, la notion même de sujet est ambiguë.

Le sujet d’une image d’art (c’est à dire d’une image découlant d’une intention plastique se réalisant dans et par l’image*) c’est l’image elle même : elle est une représentation concrète de l’idée que l’artiste a de la réalité. Cette idée plastique est certes bien rendue par l’intermédiaire d’une représentation de figures plus ou moins reconnaissables, d’une narration qu’ébauche peut-être la composition, etc. mais, pas plus que l’idée n’existe indépendamment de sa matérialisation concrète, les représentations incarnées sur l’image n’existent indépendamment de l’idée. On aura donc tort de prendre ces représentations et/ou cette idée pour le sujet. L’idée de la réalité qu’a l’artiste et les représentations qu’il utilise pour manifester cette idée sous une forme plastique sont irrémédiablement indissociables et ne peuvent pas être nommées séparément sans inévitablement l’appauvrir. C’est la raison d’être de l’expression d’art : l’art est un discours.

Ainsi, demander à un artiste de préciser dans une description le sujet de son œuvre est aussi insensé que de lui demander de préciser l’idée qu’il veut exprimer . Sa seule réponse ne pourra qu’ être : le sujet de mon tableau ? C’est mon tableau. Le tableau est le résultat d’un processus , le pain dans lequel les ingrédients disparaissent sous l’action conjointe du pétrissage et des levures. La matière du tableau est faite de cette alchimie là : la matière est le sujet .

Autre problème. Celui du style. Demander à un artiste de préciser un style, comme si cette catégorie préexistait à la création n’a pas des sens. Évidemment, on peut après coup, en se comportant alors comme un analyste, un historien de l’art, chercher des similitudes avec des styles déjà nommés et plus ou moins reconnus, essayer de faire entrer de force l’œuvre dans une (ou plusieurs) catégorie(s). Mais on rencontre alors deux problèmes  :

Le premier est que l’on ne peut pas faire comme si chaque terme abstrait comme « impressionniste », « expressionniste », « symboliste », etc. était à ce point bien défini qu’il serait aisé d’étiqueter chaque production en oubliant au passage que de tels « styles » sont intimement liés à une représentation plastique particulière, elle même liée à une représentation du monde: ils sont  historiquement datés, et assez souvent discutés …

Le deuxième problème, à mon sens plus essentiel encore, est de faire comme si le style était un élément exogène à l’image (Comme le sujet et l’idée), ce qui revient à cantonner (de nouveau) l’image dans un rôle illustratif et le style, dans un pur élément de décor, une sorte d’habit d’apparat revêtant l’idée ou le sujet.

Or, le style est indissociable du travail plastique, il lui est incorporé, il fait partie intégrante de la démarche de l’artiste, de sa philosophie, de sa vision de la réalité, des choix qu’il va opérer. Pour cela, il n’y a pas de terme et interrogé sur ce point, l’artiste ne peut que répondre, le style, c’est mes images.

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* Il en va bien entendu tout autrement si l’œuvre n’est que purement illustrative, c’est à dire inféodée à autre chose qu’elle même, par exemple à une idée. Sujet et idée étant alors disjoints, il devient dès lors possible de nommer les deux séparément et de discourir simplement. (Cela est flagrant dans la publicité, mais également dans tout art platement métaphorique) Mais l’illustration n’est pas image d’art, au sens défini ici.

Christian Broise (Décembre 2018)

Ce texte doit beaucoup à la pensée de Mark Rothko qui a très bien (et bien mieux) formulé ces idées dans l’ouvrage « la réalité de l’artiste » (Champsart, Flammarion, 2004) en particulier dans le chapitre « sujet et contenu », pages 143-169

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