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L’art et la matière

La polémique autour du livre INRI de Bettina Rheims d’où est extrait la première image ci-dessous est ici sans intérêt et hors de mon propos. Toute expression artistique doit être jugée pour elle même et l’intervention d’une morale, quelle qu’elle soit, est toujours suspecte. Y aurait-il eu en 1140 des réactions indignées devant la nudité à peine dissimulée du Christ représenté dans la mosaïque de la deuxième image que cela ne serait pas plus le propos de cet article et donc, de nouveau, ici, sans intérêt.

Quel est sinon le rapport entre ces deux images ?

Ce qui les oppose n’est pas que l’une soit une photographie du 20° siècle et que l’autre orne la chapelle du palais des Normands à Palerme depuis le 12° siècle.

Ce n’est pas le thème non plus puisque toutes deux illustrent le même passage du texte des Evangiles de Mathieu (III, 13-17), Marc (I, 9-11), Luc (III, 21-22), Jean (I, 29-34)

Ici la photographie se fait enregistrement mécanique d’une mise en scène. Là des artisans assemblent des tesselles dans le mortier en suivant les lignes de composition tracées au préalable .Techniques différentes, certes, mais ce type d’opposition n’est en rien essentiel.

Non, ce qui fait ici la différence entre ces deux travaux, c’est la matière.

Que montre la mosaïque au delà de l’illustration de l’histoire racontée dans les deux textes déjà cités?

La transparence de l’eau, rendue par l’alternance des couleurs des tesselles et rendue encore plus évidente par la conjonction simultanée de deux plans (L’eau vue de dessus, le personnage vu de face).

Deux petits personnages se baignant.

Deux anges tendant du linge au personnage central.

Tout cela donne à la scène un caractère pittoresque, presque ludique. L’ensemble reste très serein, illustre les propos des évangiles et en propose une interprétation vivante. La transparence bleutée des eaux du Jourdain, la nudité simple du personnage qui regarde devant lui, et sans doute aussi l’élégance des mouvements des bras de Jésus et de Jean Baptiste contribue à cet effet. Le sentiment global de fraîcheur et de sérénité ne change aucunement lorsque le regard se porte sur l’arbre stylisé et la hache qui y est accrochée. Même sentiment si on regarde les alternances dans les couleurs du fond, l’or, pour la partie supérieure, le bleu derrière Jean Baptiste, un mauve derrière le végétal et semble-t-il un brun clair derrière les deux anges de la droite. C’est l’unité des couleurs, des formes, de la lumière, concentrée sur le personnage central qui forme ce que j’appelle la matière de cette œuvre. On ne peut séparer aucun élément, tous contribuent à la même expression.

Il en va tout autrement dans le travail de la photographe.

Bettina Rheims en cherchant à illustrer, se démarque de la représentation traditionnelle. Son travail surprend, déstabilise. Ses moyens sont ici le  kitsch et la provocation.

Ainsi, le jeune homme représentant Jésus, debout jusqu’à mi-cuisse dans l’eau adepte manifeste d’une salle de musculation, fixe l’appareil photographique, fier sans soute d’exhiber un corps bodybuildé à la caméra.

L’autre jeune homme, le Jean-Baptiste de l’histoire, pose un regard ambigu sur son compagnon : ces vêtements sont un pastiche (tout comme le pagne improbable qui ceint la taille du premier personnage)

La colombe que l’on dirait empaillée et directement posée sur la tête du premier personnage offre également une image tout aussi décalée de « l’esprit de Dieu » de l’histoire.

Quant au décor, fouillis naturel ou montage, éclairé sans doute de quelques spots de studio, il contribue à renforcer le côté artificiel et kitsch de la scène.

Ce sont les ressorts de cette image. Or ce discours ironique et distancié, très proche de la caricature, reste au niveau du discours. On peut sourire, s’en amuser, être dérangé, peu importe. L’essentiel reste que le côté illustratif de telles représentations tue la matière, que le discours prend le pas sur l’image. L’œil n’est qu’un relais direct vers la pensée consciente et discursive: (Non pas une « pensée-image » ou une « image-pensée » mais une « pensée mise en images » , pire, une « pensée illustrée par des images » pour reprendre les termes de Pierre-Henry Frangne) .

De telles images ne retiennent pas.  Elles ne permettent pas, au delà de l’histoire montrée, au delà de l’époque de sa création, au delà de la religion même, de toucher profondément au corps de l’ humain.

Il doit être cependant possible de traiter le thème mythologique aujourd’hui. Rothko a écrit de belles choses sur le sujet. Les mosaïques byzantines de Palerme peuvent nous aider, comme Giotto, Le Greco, De Vinci, Rembrandt, par exemple.

C’est la voie à suivre.

 

 

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