Le festin de pierre

Le festin de pierre 

Les tristes ont deux raisons de l’être, ils ignorent ou ils espèrent *

Elle est à l’aube de sa vie d’adulte. Pendant le repas, elle parlait de l’urgence de regarder les reportages d’Elise Lucet, de la catastrophe que figurait notre monde. Il retrouvait dans son discours l’entièreté que donne la colère née de cette déception qui creuse la vie lorsqu’on se rend compte qu’elle ne veut plus se plier à nos désirs d’unité, qu’avec elle nous avons aussi hérité de la mort.

Il avait souri. Il savait bien qu’après de tels emportements, les mots entraînant les mots, les autres, ceux qui ont déjà choisi d’oublier, n’auront de cesse de tempérer des excès qu’ils refusent.

« Rien de trop » aurait pontifié le grand-père, s’il avait toujours été de ce monde, citant Lafontaine, heureux de laisser penser à tous qu’il l’avait lu une bonne fois pour toute, et qu’il séjournait, lui, dans ce doux royaume de la tempérance. Il est vrai que pour lui, tout semblait beaucoup plus simple, il avait toujours agi comme si le monde s’était de toute éternité divisé en deux groupes, celui des gens qui savaient et celui de ceux qui ne savaient pas.
Bien sûr il y aurait eu feu l’oncle, fier des longs cheveux blancs qu’il n’avait jamais perdus, qui prenait toujours le parti des « jeunes » comme il disait. Il en aurait profité pour de nouveau évoquer ses combats contre le nucléaire dans les années 80 et les folles virées qu’il faisait à l’époque avec sa voiture de sport dans les lacets du col de Porte : pas grand monde aurait-il immédiatement ajouté qui aurait alors pu le suivre ! Il faisait partie de ces gens curieux pour qui le vieillissement ne se mesurait que par rapport à un mythique point de départ, toujours situé vers leurs 20 ans, l’étalon-or de leur vie. Et puis, il y aurait eu le grand-oncle mourant, l’ouvrier, l’ancien combattant, le gaulliste convaincu, toujours en opposition avec son beau-frère, ( celui qui a lu, qui vote à gauche), sauf pour se liguer contre elle et qui l’aurait sermonnée, aurait évoqué d’un air satisfait son manque d’expérience, ne l’aurait pas prise au sérieux, se serait levé.

« Quand on voit tout ça, poursuivait-t-elle, on comprend qu’il n’y a pas d’avenir pour nos enfants. On n’a plus qu’une seule envie, le suicide. ».

L’après-midi, pensive, peut-être se demande-t-elle ce que fait au même moment son amoureux, assise au bord de la piscine, elle ôte le vernis rouge aux ongles de ses pieds. Ce soir elle prendra le train pour retourner à M. terminer son année de stage. Il aurait voulu lui dire que si l’idée du suicide est, comme le dit Camus, la seule question philosophique sérieuse, il ne convient pas toujours de prendre le tragique au sérieux et que le corps a des envies de vivre quand l’esprit hésite parfois. Il pourrait lui conseiller de lire « le mythe de Sisyphe », mais il va se taire, il est trop tard et puis, il doit le relire, lui d’abord : il n’ a plus que le souvenir de l’exaltation que lui avaient procurée ses lectures précédentes, mais il a en de nouveau oublié le texte, les détails, l’articulation.

Sur le fond de la piscine, le soleil décalquait la surface en lentes ondulations colorées. Elle plongea, effaçant pour un temps la danse hypnotique des serpentins de lumière.

* Le mythe de Sisyphe, A. Camus, Idées Gallimard, 1979, p.98