Histoire

Survie

Bien sûr, il faut choisir, c’est à dire être contraint.

Encore une fois, elle dut agripper la lyre avec rage, d’un mouvement sec de la tête enjoindre à sa première sœur de sortir la flûte de la caverne où elle avait pris l’habitude de la laisser, par souci de protection devant les excès du soleil, à moins que ce ne fût par dégoût de ses chants obligatoires. A son autre sœur qui suivait déjà en silence, la tête baissée, elle n’avait pas besoin de parler: plus docile, elle n’utilisait que sa seule voix, et improvisait maintenant si parfaitement , avec la force de l’entraînement, sur un canevas toujours identique, les quelques variantes nécessaires à la séduction de la nouvelle victime, que rien ne trahissait sa propre lassitude.

Il était midi, de nouveau midi. Le vent était tombé. Il était temps.

Penchés sur leurs avirons, ses hommes le regardaient à la dérobée, inquiets de le voir ainsi réduit à lui-même, enchaînés à son mât comme eux à leurs bancs. Le visage tendu vers le rivage, les veines gonflées de son cou, les muscles de ses bras rougis par les tentatives de libération, les inquiétaient plus que leur propre dos courbé, leurs propres fesses endolories. Pour échapper à ses années de rapines où les seuls plaisirs, volés et fugaces avaient fini par les lasser eux mêmes et leur faire regretter un passé qu’ils n’avaient certes pas vécu, mais qu’ils imaginaient maintenant merveilleux, ils avaient besoin de le savoir au-dessus de leur condition pour continuer à croire qu’il les ramènerait.

Il était midi, de nouveau midi. Le vent était tombé. Ils pesèrent encore plus lourdement sur leurs rames.

Il ne voyait rien, n’entendait rien. La tête levée, le torse bombé, le regard fixé vers la limite qu’il percevait avec peine entre les eaux et la terre. Ils étaient bien trop loin pour apercevoir le moindre pré couvert de narcisses, pour en rêver la beauté et en respirer l’âcreté. Aucun oiseau, aucun chant . Seul le silence, le clapot encore de l’eau sur la coque surchauffée du navire. Dans ses efforts pour se hausser un peu sur la pointe des pieds, tourner un peu plus la tête vers le rivage, il ne ressentait que la brûlure des chaînes, les coupures de sa chair par les échardes du bois. Sinon, rien. Sauf, peut-être, juste après, l’appel.

Il était midi. De nouveau midi. Le vent était tombé. Jamais plus il n’oubliera ce cri.

Le cours de chant

Il posa alors la flûte sur ses genoux , tourna le visage vers son ami assis sur le rocher à côté de lui, et le vit l’air absent, la tête baissée, fouillant nerveusement dans les longs poils hirsutes de ses cuisses . Il avait donc bien entendu un soupir! Il n’eut pas le temps de lui demander ce qui le préoccupait tant : en effet, comme il n’entendait plus le son de la flûte de l’élève, il s’était aussi retourné en ramenant un peu sa jambe gauche, découvrant ses testicules qui pendaient maintenant librement à même la roche. Tout en commençant à gratter la terre qui restait accrochée à son sabot, il se mit à parler.

« Je suis rapide pourtant, habitué des sentiers d’ici . Je m’y suis joué des pierres blanches aujourd’hui et jamais les branches basses du bois ne se sont prises dans mes cornes. Je n’avais jamais aussi bien dévalé la pente qui descend vers les marais et je n’étais qu’à peine essoufflé lorsque j’ai deviné sa silhouette derrière les derniers chênes. Mais à peine ai-je voulu m’approcher qu’elle avait de nouveau disparu. Je me sens si triste d’en rester toujours au même point malgré un corps de plus en plus entraîné, un esprit de plus en plus affûté. Pour un peu, je n’aurais bientôt plus le goût pour le vin et les mets qu’on apporte à mes fêtes. »

L’élève écarta d’un geste lent la mèche bouclée qui lui barrait le front :

« Mais que cherches-tu si loin que tu n’aies déjà ? Il ne sert à rien de t’affliger. N’as-tu pas pris plaisir à la poursuite ? Ne t’es-tu pas réjoui de bondir de pierre en pierre, de filer comme l’éclair entre les troncs, n’as-tu pas pris plaisir ? La terre que je vois là entre tes onglons n’est-elle pas la preuve d’une belle course où t’auront porté encore une fois tes jambes ? Elle, n’est que vent. L’attraperais-tu qu’elle ne serait plus, l’embrasserais-tu qu’elle ne serait plus qu’éparse. Te priverais-tu de tous ces délices , du chant que te donne l’exaltation , la beauté entrevue de son ombre, l’empreinte frêle de ses pieds ? Allez, joue ! »

Il se renfrogna un peu.

Il porta la flûte à ses lèvres.

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