Histoire

Il posa alors la flûte sur ses genoux , tourna le visage vers son ami assis sur le rocher à côté de lui, et le vit l’air absent, la tête baissée, frottant nerveusement les longs poils hirsutes de ses cuisses . Il avait donc bien entendu un soupir ! Il n’eut pas le temps de lui demander ce qui le préoccupait tant. En effet, n’entendant plus le son de la flûte de l’élève, il se tourna à son tour en ramenant un peu sa jambe gauche , ce qui découvrit ses testicules qui pendaient maintenant plus librement à même la roche. Et tout en commençant à gratter la terre qui restait accrochée à son sabot, il se mit à parler.

« Pourtant, je suis rapide, un habitué des sentiers d’ici et des bois. Je m’y suis surpassé aujourd’hui, me suis joué des pierres blanches du chemin et jamais les branches basses des arbres ne se sont prises dans mes cornes. Jamais, je n’avais dévalé aussi bien la pente qui descend vers les marais et je n’étais qu’à peine essoufflé lorsque j’ai deviné sa silhouette derrière les derniers chênes. Mais à peine ai-je voulu m’approcher , glisser quelques mots , qu’elle avait de nouveau disparu. Je ne suis plus si jeune, et même si je sais que j’ai l’éternité devant moi, je suis si triste de voir que j’en reste toujours au même point, malgré mes progrès , malgré mon corps de plus en plus entraîné, mon esprit de plus en plus affûté. Pour un peu, je n’aurais bientôt plus le goût pour le vin et les mets qu’on apporte à mes fêtes, pour les temples où l’on me vénère, pour les jeux auxquels m’entraîne la guerre ».

L’élève écarta d’un geste lent la mèche bouclée qui lui barrait le front :

« Mais que cherches tu si loin que tu n’aies déjà ? Il ne sert à rien de s’affliger de ne pas avoir de nouveau pu te saisir d’elle. N’as-tu pas pris plaisir à la poursuite ? Ne t’es-tu pas réjouis de bondir de pierre en pierre, de filer comme l’éclair entre les troncs, n’as-tu pas pris plaisir ? La terre que je vois là entre tes onglons n’est-elle pas la preuve d’une belle course où t’auront porté encore une fois tes jambes ? Elle, n’est que vent. L’attraperais-tu qu’elle ne serait plus, l’embrasserais-tu qu’elle ne serait plus qu’éparse. Te priverais-tu de tous ces délices , du chant que te donne l’exaltation , la beauté entrevue de son ombre, l’empreinte frêle de ses pieds ? Mais chante !».

Il se renfrogna un peu.

Il porta la flûte à ses lèvres.

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