Plus encore que le lieu où elles sévissaient, leur nombre a été sujet à discorde. Peu savent encore aujourd’hui qu’elles étaient en fait innombrables , grouillant aux flancs des falaises, à proximité de l’île à trois pointes, dans un vacarme assourdissant. Leurs fientes empuantissaient à ce point les lieux qu’aucun humain jamais ne put s’en approcher et que les rumeurs enflèrent déraisonnablement. Certains affirmèrent que cette odeur était celle de la pourriture des corps de marins échoués, d’autres que se trouvait là une nouvelle porte des enfers.

Pourtant, au-delà de la superstition naturelle des humains, dans une promiscuité écœurante, ces rochers cachaient la redoutable organisation des femmes-oiseaux. Divisées en castes distinctes,chacune avait un rôle bien précis, mais aucune n’hésitait à faire appel à l’autre clan en cas de besoin.

Il y en avait pour chaque catégorie de marins, des femmes à la voix rauque qui chantaient des chansons à boire pour les simples matelots et les rameurs, d’autres capables de fredonner des romances d’une voix enfantine pour amadouer les fantassins, séduire les archers qui veillaient sur le pont, d’autres encore qui pouvaient gémir les amours contrariées aux oreilles des maîtres d’équipage. Et puis, juchées sur la vergue des navires, les expertes en épopées qui s’adressaient directement au capitaine et à son second, pendant que leur semblables, chargées de détourner l’attention du joueur d’aulos de leurs airs enjoués, voletaient entre la coursive et le pont.

Tout en haut de la falaise, là où le vent plus fort gonflait les plumes de leurs ailes, le duvet de leurs pattes, se trouvaient les virtuoses de la poésie. C’était des oiseaux un peu déplumés, redoutables, au caractère très affirmé, conscients de la difficulté de leur travail, car séduire les héros, poètes à leurs heures , n’est pas chose aisée, cela est bien connu, et il se raconte à leur propos, les soirs de pleine lune et de mer calme, d’étonnantes histoires.

En dessous, juste à côté des femmes qualifiées en vocalises, le plus souvent blotties dans leurs nids creusés à même la roche, se trouvaient celles versées en langues étrangères. Ces deux derniers groupes étaient en général appelés à la rescousse en désespoir de cause lorsque des hommes, parce que leur caractère échappait en partie à leurs catégories sociales, étaient trop difficiles à séduire, qu’on les voyait sur le pont du navire voguer d’un air indifférent, ou arborant une moue dédaigneuse. Ces êtres exceptionnels réagissaient bien au grain de la voix et à la douceur de la mélodie des instruments, pourvu qu’aucun texte ridicule n’éveillât leur dégoût de la banalité.

Grâce à la souplesse de cette remarquable organisation tous étaient finalement pris et aucun n’en réchappait jamais et il en ira ainsi tant qu’il y aura des marins.

Un peu à l’écart, sous un ressaut, isolé des cris de la multitude, sur un minuscule replat entouré d’herbes folles, deux oiseaux, l’air pénétré, chantaient à un troisième le récit tragique de l’homme à la lyre et des hommes aux oreilles de cire, peaufinant ainsi une légende que l’on se racontera encore entre sirènes des millénaires plus tard.

La piste aux ombres

 

Lorsqu’il regarda dans le rétroviseur, il fut surpris de ne pas se reconnaître dans les deux yeux exorbités qu’il voyait le regarder, comme si la pupille s’était à ce point dilatée qu’elle ne faisait plus qu’un cratère noir avec l’iris, habituellement brun. Il observait cet autre d’un air méfiant.
Il fut bientôt dans la caldeira de l’œil. Noyées d’une vague d’eau mate, les rumeurs de l’arène s’étaient tues. Cela aurait dû sentir au moins le sang, la lave ou la poussière, mais il ne sentait rien. Il aurait voulu fermer les yeux, mais c’était plus fort que lui, il lui fallait voir. A tâtons, il s’abîmait les mains sur le dacite des tribunes effondrées. La chair incandescente des mots devaient pourtant encore être là! 

Du clown qui, juste avant, faisait le guet depuis l’entrée des artistes, en survêtement, son accoutrement préféré après son costume de scène, ne restait rien: il avait purement et simplement disparu, sans doute après un dernier et sentencieux calembour. Il n’avait en effet pas son pareil pour proférer ses blagues grossières quelle que soit la situation où il se trouvait. Ce don l’avait d’ailleurs beaucoup aidé à gagner sa vie, mais également à séduire l’écuyère qui lui avait un jour lancé une œillade aguicheuse.

Toujours monté sur une petite estrade, juste après son propre numéro, l’acrobate, qui avait l’habitude de suivre la performance de l’écuyère sans prendre le temps d’ôter les deux ailes en carton qu’il portait dans le dos, avait été pulvérisé contre les parois immobiles.

L’écuyère (pourquoi donc portait-elle toujours ces lunettes noires?) avait sauté du cheval sur lequel elle se tenait debout et avait rejoint en bondissant l’échelle qui la menait en haut du chapiteau jusqu’à la zone de départ du trapéziste. Le vieux Gustave l’avait vu saisir la barre du trapèze et se laisser entraîner dans le vide. Il avait eu encore le temps de se dire qu’elle s’y était laissé tomber assez inélégamment, car n’étant qu’écuyère, elle ne savait pas, comme Suzanne, prendre ostensiblement son départ en se cambrant d’une façon qu’il avait toujours hésité à trouver séduisante. Il l’aimait bien l’écuyère quand même. Au début il en avait même été amoureux. Depuis, il balançait entre la tendresse et la pitié. Mais aujourd’hui, ses cheveux tombaient bizarrement de chaque côté de son visage, comme de la filasse.

Edouard, le maître de la piste, avait bien vu qu’elle n’était pas dans son état normal, sans doute était-elle un peu ivre. Il fallait être fou pour se lancer ainsi sur le grand trapèze du chapiteau sans être du métier. Et puis ce rictus que sa bouche avait ébauché juste avant que ses pieds ne quittent la plateforme l’avait inquiété. Il n’avait cependant pas réagi, partagé entre le sentiment d’incrédulité et celui de fatalisme. Il avait pensé qu’il lui en reparlerait. Il avait rendez-vous avec elle après le spectacle dans sa caravane.
Rodolphe, spectateur attentif, était resté médusé devant le spectacle de la mise en scène. Son habit virevoltant lorsqu’elle arrivait à se tenir debout sur le cheval et les rubans accrochés à ses épaules qui flottaient derrière elle étaient du plus bel effet. Elle s’équilibrait en tenant la bride rouge et avait fière allure malgré un air maussade ce soir-là. C’était un beau spectacle, convenu certes, mais élégant. Il avait cependant été surpris de voir qu’elle avait modifié quelques points de son numéro, sans qu’il pût en comprendre les raisons. Ainsi pourquoi avait-elle décidé de tourner avec son cheval dans le sens contraire des aiguilles d’une montre alors que d’habitude, elle dirigeait toujours son cheval vers la droite? Et pourquoi avait-elle disposé au centre de la piste quelques poissons morts?
Le directeur, Adrien, l’avait regardée en colère. Ce matin encore, elle lui avait demandé une augmentation. Il avait tenté de lui expliquer que le cirque attirait de moins en moins de spectateurs et qu’il allait lui falloir trouver des financements pour continuer le spectacle. Il lui avait même dit qu’elle devrait renouveler son numéro que tous s’accordaient à trouver assez banal, maintenant que la concurrence faisait rage. Sa colère l’avait même empêché au moment fatidique de penser qu’il n’avait pas demandé l’installation du filet de sécurité, le numéro du trapéziste ayant été déprogrammé ce soir-là.

C’est lorsqu’elle avait lâché la barre du trapèze et s’était laissé tomber en arrière en écartant les bras, que la parole s’était figée et que les mots avaient disparu. Aucun cri. Les pleurs incontrôlés et les paroles de reproches étouffés par la nuée noire qui s’était levée dans un silence impressionnant et avait tout englouti.

Maintenant un peu habitué à l’obscurité, il voyait, gravées dans le palimpseste des falaises, les longues coulures rêches des cheveux de mer, la main d’un enfant montrant un poisson mort et la pupille grande ouverte de son œil encore vif. Accroché à ce qui ressemblait à une fissure, filant sur la pierre des souvenirs, le long rhizome d’un chiendent de mer.

Et ce fut à peu près tout.

Il est notable que la mise au point de potentiomètres rectilignes a été un progrès.

Lorsque, sur l’écran de contrôle, l’ingénieur voit le maillot rouge mettre les mains en coquille devant ses parties génitales et fixer, à 9 mètres 15, l’adversaire s’élancer vers les 0,8 bar du ballon, il est au sommet de son art. Les deux mains sur les faders , casque sur les oreilles, bien campé sur ses deux jambes, il est prêt à mixer en direct un son bien particulier qui porte dorénavant son nom.

Sur une boucle de brouhaha originaire de vieux enregistrements analogiques dont il diminue progressivement le volume, il superpose un silence dont le grain, comme il aime dire, a été retravaillé par l’ajout de quelques sifflets, de remarques d’arbitres, de commentaires de joueurs , de vociférations d’entraîneurs , mais, et c’est ce point qu’il faut retenir pour entrevoir l’arcane de son métier , ces sources sont mixées de telle manière que l’on ne peut ni saisir le moment des envois successifs ni surtout comprendre les paroles que chaque acteur prononce. L’injection des mots est en effet si subtile et si travaillée qu’ils se mettent à flotter juste à la frontière entre l’audible et l’inaudible et qu’en perdant ainsi leur compréhensibilité, ils arrivent à communiquer directement une ambiance. Un véritable tour de force qui apparente le travail de l’ingénieur à celui du musicien s’adressant directement à l’âme. 
L’agilité de ses doigts sur la console lui permettra ensuite non seulement de s’adapter à la réussite ou à l’échec du coup, mais aussi à tenir compte de la proportion vraisemblable de supporters des deux camps d’après le lieu imaginé de la rencontre.
Il termine toujours ces moments par ce qui est entre-temps devenu sa signature, un cut à peine marqué, avant la reprise de la boucle de brouhaha dont il pousse le potentiomètre jusqu’à la limite de l’écrêtage. La maîtrise est absolue et l’effet sidérant.

Bien sûr l’insertion de hauts-parleurs de couleurs dans la cage thoracique des momies installées dans les gradins contribue aussi à rendre le spectacle si réaliste que, l’espace d’un instant, les millions d’humains allongés devant leur écran auraient pu croire que même les joueurs étaient vivants…

Les îles

Vous pensez que le passé, parce qu’il a déjà été, est achevé et immuable ? Ah non, son vêtement est fait d’un taffetas changeant et chaque fois que nous nous retournons sur lui nous le voyons sous d’autres couleurs.
Milan Kundera, la vie est ailleurs, Folio Gallimard, 1973, traduction 

1

L’île des morts 1883

En 1995, il s’était rendu à Berlin avec Marie.
— Tu vois, dit Adrien, sans la regarder, je n’ai jamais vraiment aimé ce tableau.
— Moi non plus, répondit Marie distraitement.
Ils n’étaient pas d’accord.
Ce qui déplaisait à Marie, il le savait, c’était le thème , ce qui pour elle mettait fin à toute confrontation avec la peinture et donc à toute discussion. Il avait toujours eu du mal à se résigner à cette différence entre eux et il sentit de nouveau le besoin de lui expliquer que ce qui le dérangeait ici, c’était la forme de la peinture, non le sujet abordé, qu’il ne pouvait de toute façon pas faire de distinctions entre forme et sujet, que la forme était déjà tout: mais déjà, elle se dirigeait vers la salle suivante et le laissait seul.

Non, il n’avait jamais aimé cette peinture, mais il avait une histoire avec elle. Quelque chose, à chacune des nombreuses visites qu’il avait effectuées dans cette ville qu’il aimait tant, le conduisait dans ce musée et le retenait devant cette œuvre: une ambiance, un certain silence, la mélancolie, peut-être.

2

Une île allemande

La toute première fois qu’il était venu ici, il y a plus de 40 ans, après avoir traversé la vaste étendue d’un pays interdit qu’il ne découvrira que plus tard, il allait avoir 20 ans. Il ne connaissait pas Marie, mais déjà, il parcourait les musées, avide de voir enfin les originaux d’images qu’il ne connaissait que par les livres, cherchant aussi à éprouver l’idée répandue dans les milieux qu’il commençait à fréquenter mais qu’il hésitait à partager, que l’art, comme la ville vers laquelle il cinglait, se divisait en deux camps opposés, celui, dépassé des Bourgeois tentant vainement de résister aux vagues de l’art progressiste. Il s’était à cette époque procuré à plusieurs reprises un visa pour la journée, s’était donc rendu dans l’autre partie de la ville où le tableau était exposé, mais soit qu’il dédaignât l’art symboliste, soit que l’idée de la mort ne lui fût trop étrangère, il passa devant sans le remarquer malgré la taille respectable de l’œuvre . C’est du moins ainsi qu’il se souvient aujourd’hui du début de cette histoire.

Une lointaine époque de militantisme où il avait essayé à plusieurs reprises de convaincre (et de séduire) A., une amie militante, que l’art abstrait était aussi un art politique et que l’avenir n’appartenait pas forcément au réalisme socialiste. Il se souvient avec nostalgie (un poison, il le sait, un kaléidoscope, une gomme à nuances) des lieux où ces discussions se déroulaient, des trottoirs pavés, et des bières que l’on commandait sans compter dans des cafés enfumés jusque tard dans la nuit. Mais ces évocations s’accompagnent maintenant d’un sentiment de honte. Comment avait-il pu seulement se lancer dans de telles fadaises? Il peine à se rappeler. S’il ne doute guère que sa maîtrise des mots et son besoin déjà viscéral de réunir pacifiquement dans le paradis bleu de l’art tous les éléments disparates du monde l’avaient sans doute aidé , il sait qu’il le fut aussi par sa relative inculture et par la certitude que la tentative de réduction des différences idéologiques entre A. et lui était le meilleur chemin vers son lit.

3

Die Spreeinsel

Depuis, on a changé de millénaire. A. s’est estompée en souvenir douloureux, il a gardé son amour de l’art et ne vit plus avec Marie. Cela fait longtemps que la deuxième partie de la ville, engloutie et comme effacée de l’Histoire est envahie de touristes de tous les pays, réalisant sans doute ainsi l’idéal romantique du roi Friedrich-Wilhelm III.

Il se tient de nouveau devant ce tableau qu’il dit ne pas aimer. Désormais seul sur son banc, dans une pièce déserte, l’esprit perdu, troublé de mille souvenirs, il est fatigué. Une autre image , qui le hante maintenant presque chaque jour depuis que Marie est partie, emboit le tableau et s’interpose. Il a beau scruter l’espace devant lui, elle reste insaisissable, comme les songes qu’il essaye parfois de retenir au matin et qui disparaissent dans le sable mouvant des mots.

Dans un ultime effort pour fixer ce mirage, il ferme les yeux.

4

Le rêve d’une île

Aveuglé, il ne distingue d’abord rien. Puis comme une île au milieu de la rivière, elle fend les eaux. Une île!

Il s’émeut d’abord des deux bras formés, des boucles engendrées gravant la lumière sur le cuivre des eaux sombres, de la perspective de fouler, Robinson solitaire, ce banc de terre où neigent des peupliers. Il sent aussi cette odeur de vase sous les galets, qui se glisse sous les ongles après les heures passées à capturer les dromilles avec un petit seau jaune ou une bouteille de plastique transformée en nasse.

Mais soudain, sans bord et sans fond, immobile et silencieuse, une mare d’encre noire sur le buvard des souvenirs, absorbe l’horizon, sèche toute lumière. Durant quelques secondes il croit encore pouvoir retenir au centre le halo blafard d’une faille de soie blanche.
Au tombeau du jour s’effilochent alors les anciennes colères en soupirs de vieilles hontes.
Elle s’avance vers lui. Mais, immobile, les yeux brûlés, il ne peut que fixer la tache sombre au milieu du regard, qui, mare d’encre noire sur le buvard des souvenirs, absorbe tout l’horizon, sèche toute lumière.

L’image s’est rembrunie. Il y fallait sans doute plus d’amour, moins de mots . Il ouvre les yeux.

5

L’île des morts 1880

Voici un mois, il s’était de nouveau rendu à Bâle. Il avait toujours préféré cette version-là. Il comprenait parfaitement ce qui avait poussé le peintre à recommencer plusieurs fois la même toile (même s’il savait aussi que déjà, à cette époque, les soucis mercantiles des marchands aidaient les peintres à se répéter). Il préférait pour sa part les premières versions pour leur côté sombre. Les éclaircissements successifs et le dégagement d’un horizon lui avaient toujours paru comme un affaiblissement du propos.

Mais comme on l’a déjà dit, il n’aimait pas vraiment cette peinture qui parlait encore trop à son goût. Certes il aimait bien le personnage dans la barque, avec ses longs cheveux blonds, qui ramait sur l’eau sombre (on aurait dit Marie!). Certes, il se réjouissait de constater de nouveau que contrairement aux autres versions, on pouvait avoir le doute sur la direction prise par le bateau: se dirigeait-t-elle vers l’île des morts ou en revenait-elle?

6

L’île de Pâques

Il faudrait simplifier.
Aucun remous à l’arrière du bateau. Adrien efface alors les rochers, une grande partie des tombeaux, ne garde qu’une partie de celui de gauche. Il élimine la trop curieuse table sur l’embarcation, hésite encore pour Marie, la barque même, garde le spectre blanc et la mare sombre des cyprès. Il ajoute encore des eaux sombres qui dévorent l’horizon jusqu’à l’infini.
Il écoute, essaye de vérifier si l’image enfin s’est tu.

7

L’île déserte

Il est assis seul sur le banc du musée. Les galets sentent la vase, les dromilles s’immobilisent entre deux pierres, la plage du ciel se peuple de seaux jaunes, de poissons bleus, vifs-argents et de nasses faites de bouteilles en plastique.

Sur le deck d’un yacht, une tribu d’humains se déhanche sur les 120 pulsations d’une musique de laquelle une machine semble avoir retranché la plupart du medium et de l’aigu pour ne laisser passer qu’une ligne de basse répétitive. Sur le quai où s’arrêtent quelques badauds, une femme en jeans, indifférente aux regards désapprobateurs que son embonpoint pourrait susciter, balance en rythme son formidable cul. Sur le pont, proche du bastingage en laiton, un des membres de la tribu danse : bras droit tendu devant lui, il fixe l’écran d’un portable, se filme.

Les eaux du port sentent les algues et le poisson.

Ecran fractionné

Elle est agenouillée sur les pavés de la zone piétonne. Son buste, basculé vers l’avant, repose sur ses deux coudes posés à terre. Elle joint les deux mains au dessus de sa tête qu’elle tient rentrée entre ses bras . Son front touche presque le sol. Devant elle sur un masque jetable faisant office de napperon, un verre en carton et une affichette sur lequel est écrit un seul mot. Merci.
Autour d’elle, des gens masqués trompent leur ennui estival en déambulant dans les rues, cherchant vraisemblablement la tentation d’ultimes soldes ou de souvenirs à remporter.

Sur la deuxième partie de l’écran, le ministre, plan poitrine, invité sur le plateau d’une télévision nationale, expose la règle ABCD qui doit permettre à chacun de savoir s’il doit ou non porter le masque pour se protéger de l’épidémie.

En achetant la maison dans ce lotissement un peu à l’extérieur de la ville, mais d’où on pouvait joindre les commerces à pied, ils avaient remarqué tout de suite qu’ils avaient accès par un portillon au fond du jardin au pré communal qui faisait office de terrain de jeu pour les enfants du quartier.

Dix ans déjà qu’ils habitaient ici. Jamais ils n’avait eu à la regretter. Ils s’y sentaient bien et la vie s’écoulait . Ils en oubliaient presque la nostalgie du petit village d’Elbegendi près de Midyad d’où venait toute la famille.

Ce soir il a passé le portillon et arrose les tomates et les courgettes, qui ont envahi le fond du jardin, directement depuis la pelouse du jardin municipal.

L’air est encore un peu chaud, mais le vent d’ouest souffle  une douceur agréable après les chaleurs suffocantes de la journée. Il se tient là en débardeur dans le vent doux de l’Atlantique, arrose ses légumes à travers la barrière de son jardin sans un mot. A côté de lui sa femme, longue robe violette avec des motifs de fleurs, gilet vert, Hijab blanc sur les cheveux et autour du cou, caresse lentement l’herbe de la semelle de ses sandales.

Aucun ne parle. Ils remuent à peine. Seuls le bruit de l’eau sur les losanges du grillage, le souffle du vent et le balancement léger de son pied.

Nouvelle version

Sur les varechs bruns de l’estran, un homme sillonne le fond  rocheux. La grisaille de sa silhouette, l’olive des rochers et la brume du ciel composent pour l’observateur assis plus loin sur la plage, un paysage en camaïeu, peint dans la substance même des éléments, de la chaleur et du vent.

Il essaie d’évoquer les flux de vie qui l’ont échoué là, à cet instant précis, sur la vase mordorée: les nécessités, les hasards.

Il marche et fouille, lentement, avec application.

Parfois il le perd de vue. Seul alors le blanc crème du seau en plastique qu’il tient de la main gauche lui permet de le retrouver, griffant lentement le sable dans une flaque de marée.

Il marche et fouille.

Tout se confond en cette marche lente, entrecoupée à intervalles réguliers par l’abaissement du buste, la pose du seau et la fouille rapide dans le sable.

L’activité de l’homme est dans le paysage comme les flaques de marée, la couverture brune des varechs, le ciel embrumé et le sable. L’homme à son travail sur l’estran,  indubitablement là, sans passé, sans avenir. Indubitablement là.

Il sait qu’il ne convient pas de chercher à le rencontrer , à lui parler. Il n’y aura pas d’autre échange.

Il le voit revenir en direction de la plage, bientôt suivi à quelques mètres par une femme, silhouette également grise, même seau blanc crème, qu’il n’avait pas remarquée. Ils ne parlent pas, quitteront bientôt le paysage, poussés par la marée montante : ils retrouveront  les mots de tous les jours, fermant ainsi la parenthèse.