{"id":4122,"date":"2020-02-14T17:03:38","date_gmt":"2020-02-14T17:03:38","guid":{"rendered":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/?p=4122"},"modified":"2020-03-09T10:14:13","modified_gmt":"2020-03-09T10:14:13","slug":"histoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/histoire\/","title":{"rendered":"Histoire"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>Survie<\/strong><\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, il faut choisir, c&rsquo;est \u00e0 dire \u00eatre contraint.<br \/><br \/>Encore une fois, elle dut agripper la lyre avec rage, d&rsquo;un mouvement sec de la t\u00eate enjoindre \u00e0 sa premi\u00e8re s\u0153ur de sortir la fl\u00fbte de la caverne o\u00f9 elle avait pris l&rsquo;habitude de la laisser, par souci de protection devant les exc\u00e8s du soleil, \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt par d\u00e9go\u00fbt de ses chants obligatoires. A son autre s\u0153ur qui suivait d\u00e9j\u00e0 en silence, la t\u00eate baiss\u00e9e, elle n&rsquo;avait pas besoin de parler: plus docile, elle n&rsquo;utilisait que sa seule voix, et improvisait maintenant si parfaitement , avec la force de l&rsquo;entra\u00eenement, sur un canevas toujours identique, les quelques variantes n\u00e9cessaires \u00e0 la s\u00e9duction de la nouvelle victime, que rien ne trahissait sa propre lassitude.<br \/><br \/>Il \u00e9tait midi, de nouveau midi. Le vent \u00e9tait tomb\u00e9. Il \u00e9tait temps. <br \/><br \/>Pench\u00e9s sur leurs avirons, ses hommes le regardaient \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, inquiets de le voir ainsi r\u00e9duit \u00e0 lui-m\u00eame, encha\u00een\u00e9s \u00e0 son m\u00e2t comme eux \u00e0 leurs bancs. Le visage tendu vers le rivage, les veines gonfl\u00e9es de son cou, les muscles de ses bras rougis par les tentatives de lib\u00e9ration, les inqui\u00e9taient plus que leur propre dos courb\u00e9, leurs propres fesses endolories. Pour \u00e9chapper \u00e0 ses ann\u00e9es de rapines o\u00f9 les seuls plaisirs, vol\u00e9s et fugaces avaient fini par les lasser eux m\u00eames et leur faire regretter un pass\u00e9 qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient certes pas v\u00e9cu, mais qu&rsquo;ils imaginaient maintenant merveilleux, ils avaient besoin de le savoir au-dessus de leur condition pour continuer \u00e0 croire qu&rsquo;il les ram\u00e8nerait.<br \/><br \/>Il \u00e9tait midi, de nouveau midi. Le vent \u00e9tait tomb\u00e9. Ils pes\u00e8rent encore plus lourdement sur leurs rames.<br \/><br \/>Il ne voyait rien, n&rsquo;entendait rien. La t\u00eate lev\u00e9e, le torse bomb\u00e9, le regard fix\u00e9 vers la limite qu&rsquo;il percevait avec peine entre les eaux et la terre. Ils \u00e9taient bien trop loin pour apercevoir le moindre pr\u00e9 couvert de narcisses, pour en r\u00eaver la beaut\u00e9 et en respirer l&rsquo;\u00e2cret\u00e9. Aucun oiseau, aucun chant . Seul le silence, le clapot encore de l&rsquo;eau sur la coque surchauff\u00e9e du navire. Dans ses efforts pour se hausser un peu sur la pointe des pieds, tourner un peu plus la t\u00eate vers le rivage, il ne ressentait que la br\u00fblure des cha\u00eenes, les coupures de sa chair par les \u00e9chardes du bois. Sinon, rien. Sauf, peut-\u00eatre, juste apr\u00e8s, l&rsquo;appel.<br \/><br \/>Il \u00e9tait midi. De nouveau midi. Le vent \u00e9tait tomb\u00e9. Jamais plus il n&rsquo;oubliera ce cri.<\/p>\n<figure class=\"wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\"><ul><\/ul><\/figure>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Le cours de chant<br \/><\/strong><\/p>\n<p>Il posa alors la fl\u00fbte sur ses genoux , tourna le visage vers son ami assis sur le rocher \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, et le vit l&rsquo;air absent, la t\u00eate baiss\u00e9e, fouillant nerveusement dans les longs poils hirsutes de ses cuisses . Il avait donc bien entendu un soupir! Il n&rsquo;eut pas le temps de lui demander ce qui le pr\u00e9occupait tant : en effet, comme il n&rsquo;entendait plus le son de la fl\u00fbte de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, il s&rsquo;\u00e9tait aussi retourn\u00e9 en ramenant un peu sa jambe gauche, d\u00e9couvrant ses testicules qui pendaient maintenant librement \u00e0 m\u00eame la roche. Tout en commen\u00e7ant \u00e0 gratter la terre qui restait accroch\u00e9e \u00e0 son sabot, il se mit \u00e0 parler.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je suis rapide pourtant, habitu\u00e9 des sentiers d&rsquo;ici . Je m&rsquo;y suis jou\u00e9 des pierres blanches aujourd&rsquo;hui et jamais les branches basses du bois ne se sont prises dans mes cornes. Je n&rsquo;avais jamais aussi bien d\u00e9val\u00e9 la pente qui descend vers les marais et je n&rsquo;\u00e9tais qu&rsquo;\u00e0 peine essouffl\u00e9 lorsque j&rsquo;ai devin\u00e9 sa silhouette derri\u00e8re les derniers ch\u00eanes. Mais \u00e0 peine ai-je voulu m&rsquo;approcher qu&rsquo;elle avait de nouveau disparu. Je me sens si triste d&rsquo;en rester toujours au m\u00eame point malgr\u00e9 un corps de plus en plus entra\u00een\u00e9, un esprit de plus en plus aff\u00fbt\u00e9. Pour un peu, je n&rsquo;aurais bient\u00f4t plus le go\u00fbt pour le vin et les mets qu&rsquo;on apporte \u00e0 mes f\u00eates. \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e9carta d&rsquo;un geste lent la m\u00e8che boucl\u00e9e qui lui barrait le front\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Mais que cherches-tu si loin que tu n&rsquo;aies d\u00e9j\u00e0 ? Il ne sert \u00e0 rien de t&rsquo;affliger. N&rsquo;as-tu pas pris plaisir \u00e0 la poursuite ? Ne t&rsquo;es-tu pas r\u00e9joui de bondir de pierre en pierre, de filer comme l&rsquo;\u00e9clair entre les troncs, n&rsquo;as-tu pas pris plaisir ? La terre que je vois l\u00e0 entre tes onglons n&rsquo;est-elle pas la preuve d&rsquo;une belle course o\u00f9 t&rsquo;auront port\u00e9 encore une fois tes jambes ? Elle, n&rsquo;est que vent. L&rsquo;attraperais-tu qu&rsquo;elle ne serait plus, l&#8217;embrasserais-tu qu&rsquo;elle ne serait plus qu&rsquo;\u00e9parse. Te priverais-tu de tous ces d\u00e9lices , du chant que te donne l\u2019exaltation , la beaut\u00e9 entrevue de son ombre, l&#8217;empreinte fr\u00eale de ses pieds ? Allez, joue ! \u00bb<\/p>\n<p>Il se renfrogna un peu.<\/p>\n<p>Il porta la fl\u00fbte \u00e0 ses l\u00e8vres.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Survie Bien s\u00fbr, il faut choisir, c&rsquo;est \u00e0 dire \u00eatre contraint. 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