{"id":2687,"date":"2018-07-01T14:16:48","date_gmt":"2018-07-01T14:16:48","guid":{"rendered":"http:\/\/broise-art.fr\/journal\/?p=2687"},"modified":"2020-01-13T16:15:10","modified_gmt":"2020-01-13T16:15:10","slug":"le-discours-de-la-matiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/le-discours-de-la-matiere\/","title":{"rendered":"Le discours de la mati\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p><em>La vraie cr\u00e9ation romanesque utilise le r\u00e9el et n\u2019utilise que lui avec sa chaleur et son sang, ses passions et ses cris et elle ajoute quelque chose qui le transfigure.<\/em><br \/>Albert Camus, l\u2019homme r\u00e9volt\u00e9<\/p>\n<p><a name=\"Haut\"><\/a>En descendant le d\u00f4me de dacite jusqu\u2019au bord de l\u2019ancienne coul\u00e9e, Edouard a senti l\u2019odeur douce\u00e2tre du bois Ti Bonm port\u00e9 par des vents ti\u00e8des. Assis dans la rumeur monotone et vari\u00e9e de la mer, il observe les vagues, l\u2019\u00e9cume, et les rochers. Il sait que sa peau va prendre ce go\u00fbt l\u00e9ger de sel qu\u2019il aime tant. Les couleurs changeantes de l\u2019eau, le ciel et les nuages l\u2019enchantent. Le frisson d\u2019un nuage, une l\u00e9g\u00e8re modification de lumi\u00e8re et le tableau se nuance, varie du diff\u00e9rent \u00e0 l\u2019identique. Edouard contemple, Edouard m\u00e9dite. Alternent alors les moments de pures sensations et d\u2019autres durant lesquels il s\u2019interroge.<br \/>\nInquiet de cette complexit\u00e9, de ses propres limites, de cet ind\u00e9chiffrable, il est rassur\u00e9 par cette osmose avec quelque chose qui le d\u00e9passe\u00a0et la certitude qui en d\u00e9coule que la vie va permettre d\u2019avancer, de creuser (oui, de creuser plut\u00f4t), puis de parler ou de se taire, ce qui revient au m\u00eame.<br \/>\nDans tous les cas, de vivre, de faire face.<br \/>\nCette exp\u00e9rience n\u2019est pas en soi une \u0153uvre d\u2019art. L\u2019\u0153uvre d\u2019art ne commence \u00e0 exister qu\u2019\u00e0 l\u2019instant o\u00f9 l\u2019artiste va chercher \u00e0 communiquer \u00e0 partir de cet exc\u00e9dent de vie, et tenter de dire ce fragile \u00e9quilibre entre le bonheur de ressentir la vie, la beaut\u00e9 des choses et la souffrance, la douleur des questions sans r\u00e9ponse, de dire \u00e0 la fois cette \u00e9nigmatique  transcendance <a href=\"#Camus-transcendance\">(1)<\/a> et la duret\u00e9 \u00e2pre du monde, de repr\u00e9senter.<br \/>\nLa photographie est-elle capable de figurer une telle tentative\u00a0?<br \/>\nEdouard se l\u00e8ve, muni d\u2019un appareil photo: il d\u00e9cide de fixer la sc\u00e8ne qu\u2019il avait sous les yeux, on devrait dire \u00ab\u00a0sous le corps <a href=\"#Jean-Clair-art-unidimensionnel\">(2)<\/a>.<br \/>\nIl sera cependant impossible \u00e0 ce clich\u00e9 de d\u00e9passer la simple reproduction d\u2019un bout de la sc\u00e8ne dans laquelle se trouvait Edouard et d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la repr\u00e9sentation.<br \/>\nBien s\u00fbr parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 contraint d\u2019op\u00e9rer un choix de cadrage dans la totalit\u00e9 observable et que la sc\u00e8ne d\u00e9limit\u00e9e a \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessairement fig\u00e9e, mais surtout parce que fig\u00e9e, l\u2019image n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 stylis\u00e9e<a href=\"#Jean-Clair-art-unidimensionnel\"><\/a><a href=\"#Camus-stylisation\"> (3) <\/a> , cette op\u00e9ration requerrant plus que des choix techniques d\u2019enregistrement simple d\u2019une portion du monde, des choix esth\u00e9tiques . A la fin, par manque de style donc, le clich\u00e9 montre toujours trop de d\u00e9tails (Edouard aime dire que la photographie est toujours trop bavarde><a href=\"#Jean-Clair-photorealisme\">(4) <\/a>et \u00e9choue \u00e0 rendre la totalit\u00e9, la richesse de l\u2019exp\u00e9rience humaine.<br \/>\nCertes, interrog\u00e9 sur le sujet, Edouard voit bien que l\u2019on peut tenter de r\u00e9duire ce bavardage en jouant sur les lumi\u00e8res, cr\u00e9ant des effets de clair-obscur, en jouant sur des effets de flous d\u2019arri\u00e8re-plan, etc. Mais pour lui, le clich\u00e9 reste dans tous les cas toujours bien trop proche du r\u00e9alisme brut, son lien avec l\u2019objet photographi\u00e9 reste bien trop fort pour qu\u2019une forme v\u00e9ritablement nouvelle structure le r\u00e9el. Un discours complexe, le rendu de l\u2019exp\u00e9rience humaine dans sa globalit\u00e9, sa complexit\u00e9, lui \u00e9chappe. Pour Edouard, c\u2019est donc ontologiquement que ce type de clich\u00e9 photographique est \u00e0 ce point limit\u00e9 dans ses fonctions expressives.<br \/>\n(&#8230;)<br \/>\n<strong>Extrait d&rsquo;un texte de C. Broise sur la question photographique.<\/strong><\/p>\n<p><a name=\"Camus-transcendance\"><\/a>\u00a0(1)\u00a0La transcendance vivante dont parle Camus\u00a0? \u00ab\u00a0Mais il y a peut-\u00eatre une transcendance vivante, dont la beaut\u00e9 fait la promesse, qui peut faire aimer et pr\u00e9f\u00e9rer \u00e0 tout autre, ce monde mortel et limit\u00e9\u00a0\u00bb. A. Camus, l\u2019homme r\u00e9volt\u00e9, Gallimard, Folio Essai, p.323.<a href=\"#Haut\">\u00a0Retour au texte<\/a><\/p>\n<p><a name=\"Jean-Clair-art-unidimensionnel\"><\/a> (2)\u00a0On peut penser ici \u00e0 l\u2019art unidimensionnel dont parle Jean Clair. \u00ab C\u2019est que le peintre au pastel n\u2019engage pas seulement son regard, pas m\u00eame son oeil et son esprit, , mais qu\u2019il engage son corps entier. Et l\u2019\u00e9r\u00e9thisme du pastel, ce fr\u00e9missement charnel qui en prolonge la vie \u00e0 nos yeux comme \u00e0 l\u2019ensemble de nos sens, est la r\u00e9ponse possible aujourd\u2019hui, transgressant toutes les limites fix\u00e9es de l\u2019ext\u00e9rieur, \u00e0 une \u00e9poque dont non seulement l\u2019homme, mais encore l\u2019art s\u2019\u00e9taient voulu unidimensionnels. Jean Clair, Consid\u00e9ration sur l\u2019\u00e9tat des Beaux-Arts, critique de la modernit\u00e9, NRF Essais , Gallimard, 1983, p.150-151.<a href=\"#Haut\">\u00a0Retour au texte<\/a><\/p>\n<p><a name=\"Camus-stylisation\"><\/a>(3)\u00a0\u00ab\u00a0cette correction, que l\u2019artiste op\u00e8re par son langage et par une redistribution d\u2019\u00e9l\u00e9ments puis\u00e9s dans le r\u00e9el, s\u2019appelle le style\u00a0\u00bb A. Camus, l\u2019homme r\u00e9volt\u00e9, Gallimard, Folio essai, p.336.<a href=\"#Haut\">\u00a0Retour au texte<\/a><\/p>\n<p><a name=\"Jean-Clair-photorealisme\"><\/a>(4)\u00a0\u00abAinsi un tableau photor\u00e9aliste, qui s\u2019affirme si fid\u00e8le au r\u00e9el, mais qui n\u2019est pas pass\u00e9 par le filtre du dessin, offre au spectateur une telle masse d\u2019informations, situ\u00e9s sur le m\u00eame plan, comme livr\u00e9es par un m\u00e9canisme \u00e9lectronique, toutes \u00e9galement importantes ou \u00e9galement futiles, un entrelacs de formes et de couleurs \u00e0 ce point nivel\u00e9, que l\u2019ensemble n\u2019appara\u00eet pas moins abstrait au regard qu\u2019une peinture monochrome ou qu\u2019une oeuvre conceptuelle. L\u2019abstraction op\u00e8re ici par exc\u00e8s, comme ailleurs elle op\u00e8re par d\u00e9faut\u00bb. Jean Clair, Consid\u00e9ration sur l\u2019\u00e9tat des Beaux-Arts, critique de la modernit\u00e9, NRF Essais , Gallimard, 1983, p.135. <a href=\"#Haut\"> Retour au texte<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La vraie cr\u00e9ation romanesque utilise le r\u00e9el et n\u2019utilise que lui avec sa chaleur et son sang, ses passions et ses cris et elle ajoute quelque chose qui le transfigure.Albert Camus, l\u2019homme r\u00e9volt\u00e9 En descendant le d\u00f4me de dacite jusqu\u2019au bord de l\u2019ancienne coul\u00e9e, Edouard a senti l\u2019odeur douce\u00e2tre du bois Ti Bonm port\u00e9 par [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[33],"tags":[],"class_list":["post-2687","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-reflexion-sur-lart","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2687","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2687"}],"version-history":[{"count":48,"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2687\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3947,"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2687\/revisions\/3947"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2687"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2687"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/broise-art.fr\/journal\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2687"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}