L’estran

Sur les varechs bruns de l’estran, un homme sillonne le fond rocheux. Il fait partie de la substance même du paysage, le gris de sa silhouette fondus dans l’olive des rochers et la brume du ciel. Est-ce le terne de ses habits qui donne ce sentiment à l’observateur assis plus loin sur la plage? La lenteur avec laquelle il serpente entre les rochers? Le geste qu’il répète à intervalles réguliers de la main droite avec la griffe à palourdes?

Il observe le pêcheur à pied. La soixantaine passée sans doute. Il essaie d’évoquer la somme de tous les événements qui l’ont amené justement là, à cet instant précis, les nécessités, les hasards, ses forces, ses faiblesses, toutes les expériences qu’il a dû vivre, les choix qu’il a dû affronter , les peines endurées, les joies ressenties, les déceptions finalement acceptées, le poids des résignations, la crainte de l’avenir, les plaisirs aussi. Pour arriver là, sur les varechs bruns de l’estran.

Il marche et fouille, lentement, avec application.

Parfois il le perd de vue. Seul alors le blanc crème du seau en plastique qu’il tient de la main gauche lui permet de le retrouver, griffant lentement le sable dans une flaque de marée.

Il marche et fouille.

Tout se confond en cette marche lente entrecoupée à intervalles réguliers par l’abaissement du buste, la pose du seau et la fouille rapide dans le sable. L’activité de l’homme est dans le paysage comme les flaques de marée, la couverture brune des varechs et le sable. L’homme et son travail sur l’estran,  indubitablement là, sans passé, sans avenir. Indubitablement là. Il sait qu’il ne convient pas de chercher à le rencontrer , à lui parler. Il n’y aura pas d’autre échange.

Il le voit revenir en direction de la plage, bientôt suivi à quelques mètres par une femme, silhouette également grise, même seau blanc crème, qu’il n’avait pas remarquée. Ils ne parlent pas, quitteront bientôt le paysage, poussés par la marée montante : ils retrouveront  les mots de tous les jours, fermant ainsi la parenthèse.