Le projet « la gorge de Syrinx » est également un travail sur les images. Vous trouverez donc en complément de ce travail des textes à cette adresse.

Parfois on a l’impression que le monde se rétracte.

Le scientifique, examinant la réalité, va créer, c’est à dire imaginer, une réalité extérieure qui deviendra sujet d’étude et fera progresser ses connaissances. Le religieux qui pourra parfois se méfier de l’intellect raisonnant du scientifique, et qui n’hésitera pas à combler les trous logiques par quelques magies, partagera néanmoins avec lui le souci de saisir une telle réalité.

Le rêveur, lui, cherche autre chose: il sait que la réalité ne lui est ni extérieure , ni intérieure, qu’ elle n’est pas la toile de fond sur laquelle il joue, qu’elle ne le précède pas, ne lui survit pas, ne le crée pas, qu’il ne la révèle pas.

Pour lui la réalité n’existe pas indépendamment de sa propre chair d’Homme.

Ses mots ne seront donc ni les mots de l’équation , ni ceux de la prière. Prisonniers du rêve dont ils ne peuvent se détacher, ils sont comme ces projections de roche en fusion qui s’extirpent lourdement, le temps d’une explosion, de la masse sombre du magma. L’espace d’un instant, ils étirent quelques signes rougeoyant sur la nuit du ciel avant de retourner au lac noir dont ils sont issus et qu’ils composent.

C’est sans doute ce qui donne à l’amateur de formules, au fervent croyant, mais aussi à l’amateur d’anecdotes, le sentiment que la langue du rêveur est énigmatique.

Or, lui le sait. Cet espace auquel il est né est comme une bulle de savon soufflée d’il ne sait où,  peut-être d’une autre bulle dont la matière souple et colorée frémissait encore. C’est à peine s’il peut dire qu’il y eut un jour entrée dans cet univers tant il s’est refermé à peine entrouvert.

C’est en suspension que le rêveur engendre un espace qui l’engendre à son tour.

Voyages, observations, découvertes, sensations, frôlement des limites tournoyantes du prisme, accostage parfois au sillon frêle de l’ hydromètre glissant à la surface : la vie…

Jusqu’à l’éclatement.

(Version 4)

Il n’a pas entendu la voix déserte lui crier la nouvelle. Debout à la poupe du navire, assourdi par le claquement des voiles, il surveille le vent.
Il n’a pas entendu la nouvelle. Il lève les yeux vers le ciel à la recherche d’un signe. Il ne voit pas le regard effrayé des compagnons.
Il n’a rien entendu de l’ondulation des poissons, du vol des oiseaux, du soupir des îles.
Dans le grand balancement des eaux, mues disertes de mouvance infinies où l’ondoiement du sillage roule d’incessantes vagues, il n’a rien vu.

Une bourrasque s’étrangle au pied du mât.

Ivre de colère, il a jeté la lyre, fui les dieux auxquels il ne croit plus. Arc-bouté contre la rame unique, les pieds ancrés dans le fond de sa barque, il se sent fort, fend les eaux noires du lac. Il accostera bientôt, enfin libre.
Dansent déjà, devant ses yeux retrouvés, sous les thyrses mauves des lilas troublés par un vent tiède, les voiles échevelés d’une femme somptueuse.

Chante la flûte, résonnent les tambourins! Il a quitté les enfers.

Le délire d’une crue soudaine à dévoré les berges. Le sillage de sa barque, déchiqueté par les tourbillons échevelés du fleuve, s’efface, repris par le mouvement plus vaste de l’élément liquide, par l’éternel présent du mouvement des eaux. Livré aux courants,  il a lâché la lyre, jeté un regard inquiet aux vagues derrière lui. Désormais aveugle aux nuances qui font parfois paraître dissemblable l’identique, aux signes des ombres blanches au dessus des marais, à la main tendue d’Eurydice, il fuit l’infernale monotonie.

On ne revient pas impunément des enfers.

Il est commun de dire que nous nous retournons vers notre passé. Nous nous retournons comme Orphée vers la jeune épouse. Et le passé, comme Eurydice, demeure dans les ténèbres. Une ombre dans un monde d’ombres.

L’ombre, cette dernière forme juste avant le rien, ce qui existe encore en dépit de tout, en dépit de nous: le plus haut degré d’oubli dont est capable notre corps. Envisager plus, c’est à dire envisager le rien, le plus rien du tout, lui est impossible.

Le passé, parce que le souvenir nous hante désormais, exige son espace. Nos mots lui feront place. Il sera alors cet enfer avec sa plaine monotone, sa prairie des pleurs et son île des bienheureux. Il s’étendra derrière nous ou en nous, dans les profondeurs d’une terre inférieure ou devant nous, à l’ouest d’un monde plat, peu importe. Nommé et décrit, il sera le lieu vers lequel on peut se retourner.

C’est un champ de mémoire entretenu par les dieux pour une éternité qu’en permanence nous quittons. Au moindre mouvement d’âme, nous tentons de raviver un mot, l’ombre d’une ombre, l’infime parcelle de gris se détachant sur l’immensité du noir, un lambeau de voile flottant au dessus des eaux.

Sur la barque de nos marais, nous croyons parfois à nos sillages.

Sur un panneau de bois qu’un petit agriculteur avait accroché à l’entrée de son champs dans la crainte du vol de sa production, on peut lire ce texte: Attention, Dieu te voit! Si les dieux, depuis leur domaine, voient le voleur de salades, la nuit, alors que l’homme dort du sommeil du juste, ils voient tout et nous protègent.

Gardiens de la mémoire de l’Homme, recélant la totalité des événements, des pensées et des émotions du monde, ils lui permettent d’y séjourner.

Mais que les dieux s’effacent du paysage humain comme les lettres du petit écriteau sous la bassesse des intempéries, et l’homme erre, éperdu, sans espace où se retourner.